D’abord, il y avait Maman. Elle sentait le lait, le foin et la chaleur. Elle sentait Maman.
Je ne sais pas si la chaleur a vraiment une odeur, mais alors, elle en avait une. Quand je glissais ma tête sous son ventre, tout allait bien.
La paille sous mes pattes, son souffle au-dessus de moi et cette langue rêche que j’aimais tant, avec laquelle elle me léchait.
Parfois, je fermais les yeux, et c’était encore mieux.
Je croyais que la vie ressemblait à ça. Il y avait toujours Maman, il y avait du lait, puis on dormait, puis Maman était de nouveau là. Et ainsi pour toujours.
Je ne savais pas encore que « toujours » est un mot très court…
Un matin, un homme est venu. Je le connaissais. Chaque jour, il apportait à manger, ouvrait les portes, s’occupait de nous et, parfois, grattait doucement le cou de Maman. À moi, il disait tendrement :
« Petit. »
J’aimais quand il m’appelait comme ça. Maman non plus n’avait pas peur de lui. Après tout, il faisait partie des nôtres. Un ami. À l’époque, je pensais que tous les humains étaient bons.
Mais ce jour-là, il n’a pas caressé Maman. Il m’a passé quelque chose autour du cou et a tiré. Je ne savais pas pourquoi. Peut-être voulait-il simplement m’emmener quelque part pour un moment. Je ne voulais pas y aller, alors je résistais sur mes pattes, mais elles étaient encore faibles et ses mains étaient grandes.
Maman s’est approchée de la barrière métallique et s’est mise à crier. Les humains disent « mugir », comme si ce n’était qu’un bruit fort.
Moi, je savais que ce n’était pas seulement un bruit.
Maman m’appelait.
Je lui répondais. Je tournais la tête et je l’appelais aussi fort que je pouvais. L’homme ne devait pas comprendre, puisqu’il continuait à tirer.
Puis un deuxième homme est venu l’aider. Ils parlaient tranquillement en même temps. L’un a dit qu’il pleuvrait sans doute l’après-midi.
L’autre a répondu que c’était bien, parce que la terre était sèche.
Ça m’a un peu rassuré. S’ils parlaient de la pluie, peut-être que rien de grave n’était en train d’arriver.
Maman m’a suivi de l’autre côté de la barrière aussi longtemps qu’elle a pu. Pendant un instant, nous étions presque côte à côte.
Il n’y avait que les barreaux entre nous. Je la regardais, et elle me regardait. Puis le passage s’est terminé.
Maman est restée derrière, en criant. Je lui répondais.
Je l’ai entendue encore longtemps.
« Ça lui passera », a dit l’un des hommes.
Au bout d’un moment, je n’ai plus eu la force d’appeler.
Mais ça ne m’est pas passé.
Ils m’ont conduit ailleurs. C’était clair, propre et silencieux. On m’a donné du lait dans une tétine en caoutchouc. Il était chaud.
Je buvais parce que j’avais faim, mais je tournais sans cesse la tête. Je cherchais Maman près de la tétine, puis contre le mur, puis entre les barreaux.
Le lait sentait le lait.
Il ne sentait pas Maman.
Au début, je pensais qu’elle allait peut-être arriver d’un instant à l’autre. Peut-être que l’homme avait simplement oublié de l’amener. Ensuite, je me suis dit qu’elle viendrait le soir. Plus tard, peut-être le lendemain matin.
Au début, je croyais vraiment qu’elle était quelque part, tout près.
Au bout de quelques jours, j’ai compris.
Derrière la cloison vivait quelqu’un qui me ressemblait. Petit, lui aussi. Parfois, il passait la tête entre les tubes et nous nous touchions avec nos museaux froids. C’était agréable. Pendant un instant, on pouvait sentir qu’on n’était pas seul.
Parfois, il regardait longtemps au loin.
Je ne savais pas s’il se souvenait lui aussi de sa maman. Je crois que oui.
On n’a pas besoin de mots pour savoir ce genre de choses.
Les humains venaient le matin, à midi et le soir. Ils avaient des bottes, des seaux, des gants et des téléphones. Ils étaient toujours pressés d’aller quelque part.
Parfois, l’un d’eux s’arrêtait près de moi.
« Joli. »
Un autre m’examinait de plus près.
« Bonne croissance. »
Quelqu’un d’autre demandait :
« Il fait combien maintenant ? »
Je pensais qu’ils demandaient combien de jours j’avais. Peut-être voulaient-ils savoir si j’étais encore très jeune.
Plus tard, j’ai compris qu’ils parlaient de kilos.
Ça m’a un peu étonné. Je ne savais pas qu’on pouvait compter tout ce que j’étais en kilogrammes. J’avais pourtant encore un museau avec lequel je cherchais Maman.
J’avais des oreilles et j’aimais qu’on me gratte derrière. J’avais des yeux. J’avais mon endroit préféré près du mur, là où un peu de soleil entrait le matin.
Mais ici, ce qui comptait le plus, c’était le nombre de kilos.
Puis j’ai reçu encore un autre nombre. On me l’a fixé à l’oreille.
NUMÉRO.
À partir de ce moment-là, c’est lui que les humains regardaient. Ils s’approchaient, me prenaient l’oreille, lisaient les chiffres et notaient quelque chose.
Si le numéro correspondait, ils étaient contents.
Alors moi aussi, j’étais content.
S’ils étaient contents, c’est que je devais bien faire les choses.
Je me sentais utile à quelqu’un.
Maman n’avait pas besoin de numéro. Elle ne vérifiait jamais rien. Elle me reconnaissait à ma voix, à mon odeur, peut-être même à la façon dont je m’approchais d’elle.
Pour les humains, c’est plus difficile. Alors ils ont inventé les numéros.
On dit qu’autrefois, on tatouait aussi des numéros sur des humains. Je ne sais pas pourquoi. D’autres humains leur faisaient ça. Depuis plus de quatre-vingts ans, ils ne le font plus. Aujourd’hui, ils se numérotent autrement.
Je grandissais, mais je crois qu’on n’attendait pas de moi que je devienne très grand. J’entendais de plus en plus souvent un nouveau mot.
Veau.
Je ne savais pas ce que cela voulait dire.
Ils disaient que c’était bon. Clair. Tendre.
Le mot « tendre » me plaisait le plus. C’était un joli mot. Il ressemblait un peu à « petit », comme l’homme m’appelait autrefois.
J’étais content.
Après tout, ils parlaient de moi.
J’étais important pour quelqu’un.
Un matin, un gros camion est arrivé. Ils ont ouvert l’arrière et abaissé une rampe métallique. Ils ont commencé à nous faire monter.
Aucun de nous ne voulait entrer.
Je ne savais pas pourquoi. Je n’étais jamais monté dans un camion. Peut-être allions-nous dans un pré. Peut-être qu’il y aurait beaucoup d’herbe. Peut-être même que Maman serait là.
Je voulais le croire.
Mais mon corps pensait autrement.
Il reculait.
La peur a une odeur.
C’est la première fois que je l’ai vraiment compris. Elle est froide, aigre, et passe très vite d’un animal à l’autre.
L’homme près de la rampe ne semblait pas la sentir. Il m’a tapoté le dos.
« Allez. »
Le petit devant moi a glissé et est tombé. L’homme a juré, puis il s’est aussitôt baissé pour l’aider à se relever.
Ça m’a un peu rassuré.
S’il l’aidait, c’est qu’il ne devait pas nous vouloir de mal.
Les humains sont étranges. D’abord ils poussent, ensuite ils aident à se relever. Parfois, il est difficile de savoir s’ils sont bons ou mauvais.
Peut-être qu’eux-mêmes ne le savent pas.
Dans le camion, nous étions serrés les uns contre les autres. À chaque virage, nous penchions tous du même côté.
Il n’y avait nulle part où s’écarter. Je sentais contre moi un flanc étranger, un souffle étranger et l’odeur de la peur.
Le chauffeur a allumé la radio.
Quelqu’un chantait l’amour, le manque, et disait qu’on ne pouvait pas vivre sans la personne aimée.
La chanson était belle.
J’ai pensé à Maman.
Je pensais toujours à Maman quand je ne savais pas ce qui m’arrivait.
Au bout d’un moment, le camion s’est arrêté. Les portes se sont ouvertes. J’ai vu du béton, des barrières métalliques, un sol mouillé et des humains en tablier. Ça sentait l’eau, les produits de nettoyage, les animaux et autre chose encore.
Quelque chose de terrible.
La panique. Et quelque chose d’encore plus horrible que je ne connaissais pas.
Je ne savais pas encore d’où cela venait, mais mon corps, lui, semblait le savoir. Mes pattes refusaient encore d’avancer.
Un homme vérifiait les papiers, un autre les numéros dans nos oreilles, un troisième nous examinait un par un. Le troisième portait une blouse blanche.
Le blanc me faisait penser au lait de Maman.
Je me suis un peu calmé.
Ce devait être quelqu’un de bien.
Il a regardé mes yeux, touché ma patte et vérifié mon numéro.
« C’est bon », a-t-il dit.
J’étais content.
J’étais en ordre !
Je ne savais simplement pas ce que cela signifiait pour moi.
Ils nous ont conduits dans un passage étroit. Impossible de faire demi-tour. Il y en avait un devant moi. Un autre derrière. Nous avancions lentement.
Le premier a disparu derrière une porte.
J’ai attendu qu’il revienne.
Il n’est pas revenu.
Puis le deuxième a disparu.
Lui non plus n’est pas revenu.
Je me suis dit qu’il devait y avoir énormément de place derrière cette porte, puisque tout le monde y entrait et que personne n’en sortait.
Puis mon tour est arrivé.
De l’autre côté se tenait un homme en tablier vert. Il n’avait pas l’air méchant. Il avait l’air très, très fatigué. Il a remis son gant en place, a eu un hoquet et a préparé une sorte d’appareil.
Pas une seule fois il ne m’a regardé dans les yeux.
Je voulais qu’il me regarde.
Rien qu’une fois.
Peut-être qu’alors il verrait que j’étais petit.
Peut-être qu’il verrait que j’avais peur.
Peut-être qu’il demanderait où était ma maman.
Je ne savais pas qu’on pouvait encore me sauver. Je ne connaissais même pas ce mot. Je voulais seulement qu’il voie, pendant une seconde, que j’étais là.
Que j’étais vivant.
Que je le regardais.
Que j’avais peur.
Puis il y a eu un bruit sec.
C’est lui qui a laissé sortir mon âme de mon corps.
Soudain, tout est devenu étrangement calme. Je ne sentais plus le sol ni le poids de mon propre corps. J’étais très léger.
Un instant plus tard, j’ai vu mon corps d’en haut.
Je l’ai reconnu tout de suite.
C’était moi.
Ou plutôt, ce n’était déjà plus moi.
Un instant plus tôt, je marchais encore sur ces pattes. Un instant plus tôt, c’était avec ces yeux que je regardais l’homme au tablier vert.
À présent, le corps appartenait aux humains.
Ils travaillaient vite et efficacement. L’un faisait sa part, puis me faisait avancer. Un autre prenait le corps et faisait ce qui venait ensuite. Quelqu’un rinçait à l’eau, quelqu’un rajustait son tablier.
« Plus vite, on bloque tout », a dit l’un d’eux.
L’autre a répondu quelque chose de drôle.
Ils ont ri.
Je ne leur en voulais pas.
Pour moi, TOUT venait d’arriver.
Pour eux, il était onze heures vingt.
Il leur restait encore plusieurs heures avant la fin du travail.
J’avais presque un peu de peine pour eux.
Moi, je ne devais être ici qu’une seule fois.
Eux devaient revenir demain.
Je regardais mon corps me ressembler de moins en moins. Des choses que je connaissais disparaissaient, et d’autres, que je n’avais jamais vues, apparaissaient. Je ne savais pas que j’avais autant de parties différentes à l’intérieur. Un cœur, des poumons, un foie, des muscles, des intestins, des os.
J’ai regardé le cœur un peu plus longtemps.
C’est lui qui battait quand Maman me léchait.
C’est lui qui battait vite dans le camion.
C’est lui qui cognait le plus fort devant l’homme au tablier vert.
À présent, il était immobile.
Plus tard, mon corps s’est retrouvé dans une grande pièce froide. Beaucoup d’autres y étaient suspendus. Certains plus grands, d’autres plus petits.
Peu de temps auparavant, chacun de nous avait été quelqu’un de différent. Chacun avait sa propre odeur, des yeux, une voix, un endroit où dormir. Chacun avait sans doute autrefois été tout près de sa maman.
À présent, nous nous ressemblions tous.
Un homme avec un carnet est venu. Il a vérifié la température, noté quelque chose et est reparti. Un autre a examiné la viande et y a apposé un tampon.
« Tout est conforme », a-t-il dit.
J’étais content de nouveau.
C’est étrange.
Même quand on n’est plus vivant, ça fait du bien d’entendre que tout va bien.
Le lendemain, d’autres humains sont venus. Ils avaient des couteaux, des scies et de gros tabliers. Ils travaillaient et parlaient. L’un racontait que sa voiture n’avait pas voulu démarrer le matin. Le deuxième parlait du match. Le troisième se plaignait d’un collègue qui, encore une fois, n’était pas venu prendre son service.
Pendant qu’ils parlaient, ils me découpaient en morceaux.
Les humains ont des noms pour tout. Ils ont aussi des noms pour les morceaux en lesquels on peut me découper.
Cuisse, jarret, longe, épaule, poitrine.
Ça ressemblait un peu à des noms de lieux sur une carte.
Seulement, le pays n’existait plus.
De mon vivant, j’étais un.
Puis il s’est avéré que je pouvais partir vers plusieurs endroits à la fois.
Une partie est partie ailleurs, une autre est restée, une autre encore a été emballée séparément.
Le morceau auprès duquel je suis resté le plus longtemps a été posé sur une barquette blanche et recouvert d’un film transparent.
Ça avait l’air très propre.
Très net.
Puis ils ont collé une étiquette. Il y avait une date, un poids, un prix et un nom :
ESCALOPE DE VEAU
J’ai longtemps regardé ces mots.
Veau.
Ça voulait sans doute dire : à moi.
Apparemment, c’était cela que j’étais devenu.
Pas tout entier.
Juste un morceau.
De toutes les choses que j’ai apprises sur les humains, celle-ci était peut-être la plus étrange. Ils peuvent prendre quelqu’un qui, auparavant, avait des yeux, des pattes et une maman, le couper en petits morceaux, donner un nom différent à chaque morceau, puis ne plus voir ce qu’il y avait avant.
C’est peut-être pour cela qu’ils inventent tant de noms.
On m’a transporté dans un magasin. C’était clair et frais. Les réfrigérateurs ronronnaient doucement et, autour de moi, il y avait des dizaines de barquettes. Chacune avait un prix, un poids et une date limite.
Certaines me ressemblaient.
Je me suis demandé si j’en avais connu une dans le camion.
Impossible de le vérifier.
Sans yeux ni museau, il est difficile de se reconnaître.
Les gens longeaient les vitrines réfrigérées. Ils nous prenaient dans leurs mains, nous regardaient, lisaient les étiquettes puis nous reposaient.
La première femme qui m’a pris a longuement regardé le prix.
« Ils sont fous. Trop cher », a-t-elle dit, puis elle m’a reposé.
J’ai ressenti quelque chose qui ressemblait à de la fierté.
De toute ma vie, personne ne m’avait jamais dit combien je valais.
À présent, je savais : beaucoup.
C’est agréable d’être quelqu’un qui a de la valeur.
Plus tard, une autre femme est venue avec un petit garçon. Il devait avoir cinq ans.
Elle choisissait les courses, et lui regardait partout et posait des questions sur tout.
Elle m’a pris dans sa main.
« On va prendre du veau. C’est tendre. »
Encore ce mot.
Tendre.
Je l’avais déjà entendu, quand je tenais encore sur mes propres pattes.
À l’époque, je pensais que c’était quelque chose de gentil.
Le garçon a regardé la barquette.
« Maman, c’est quoi, le veau ? »
« De la viande. »
« Mais de quoi ? »
La femme a hésité un instant.
« D’un petit veau. »
« D’un tout petit ? »
« Oui. »
Le garçon a longtemps regardé les morceaux rouges sous le film.
J’attendais.
Peut-être allait-il demander où vivait ce petit veau ?
Peut-être allait-il demander s’il avait une maman ?
Peut-être allait-il demander s’il lui manquait ?
Peut-être allait-il demander pourquoi un petit veau qui avait été vivant se trouvait maintenant ici ?
Il n’a rien demandé.
Et sa maman m’a posé dans le chariot.
Je me suis retrouvé à côté d’une brique de lait.
Du lait.
Si j’avais encore pu rire, je crois que j’aurais ri.
Parmi toutes les choses de cet immense magasin, ils m’avaient placé précisément à côté du lait.
Je regardais la brique blanche et, soudain, j’ai de nouveau senti mes premiers jours. Le ventre chaud de Maman et son lait. Le foin. Sa langue rêche. L’endroit sous son ventre où tout allait bien.
Pendant un instant, j’ai vraiment cru que si je me souvenais assez fort, je pourrais revenir.
Le chariot a continué.
À la caisse, la femme a posé les courses sur le tapis. D’abord le pain, puis le lait, puis moi.
La caissière faisait passer chaque chose devant le scanner.
Le pain : bip.
Le lait : bip.
Moi : bip.
Je me suis dit que c’était un bien étrange dernier son pour moi.
Autrefois, j’avais une vraie voix, une voix à moi.
Avec elle, j’appelais Maman aussi fort que je pouvais.
À présent, le dernier son que j’ai émis parmi les humains, c’est la caisse qui l’a fait à ma place.
La femme a payé. Le garçon a reçu une sucette. Les courses sont allées dans un sac, et nous sommes partis chez eux.
Dans la cuisine, il faisait chaud.
Un peu comme autrefois, près de Maman.
La femme m’a mis au réfrigérateur, puis m’en a sorti et m’a posé sur le plan de travail. Elle parlait au téléphone. Elle riait. Quelqu’un, à l’autre bout, avait sans doute dit quelque chose de drôle.
Pendant ce temps, elle a ouvert le film, jeté la barquette et fait chauffer une poêle.
Elle ne le faisait pas par colère.
Elle n’était pas mauvaise.
Elle préparait simplement le repas.
Ça aussi, je l’ai découvert.
Les pires choses ne sont pas toujours faites par de mauvaises personnes.
Parfois, elles sont faites par de bonnes personnes qui sont simplement en train de préparer le dîner.
Il y avait du beurre dans la poêle. Puis du sel et du poivre. Ça a grésillé. L’odeur ne ressemblait à rien de ce que je connaissais.
Le garçon est entré dans la cuisine.
« Maman, maman, c’est quand qu’on mange ? »
« Tout de suite », a répondu Maman.
Maman.
Ce mot m’a fait plus mal que la poêle.
Ils se sont assis à table. Dans l’assiette du garçon, il y avait un petit morceau de moi, des pommes de terre et quelque chose de vert. Pendant un moment, le garçon a poussé la viande avec sa fourchette.
« Mange, sinon ça va refroidir », a dit sa maman.
Il a goûté.
« C’est bon ? »
Il a hoché la tête.
« C’est mou. »
La femme a souri.
« Parce que le veau, c’est tendre. »
Encore ce mot.
Tendre.
Oui.
C’est vrai, je l’étais. Après tout, je n’étais qu’un petit enfant.
J’aimais le lait. J’aimais la chaleur. Le matin, j’aimais rester à l’endroit où un rayon de soleil entrait par une fente. J’aimais qu’on me gratte derrière l’oreille. J’étais un peu curieux. Les bruits forts me faisaient peur.
Ce que j’aimais le plus, c’était rester près de Maman.
Ce n’est pas grand-chose pour toute une vie.
Mais ma vie non plus n’a pas été longue.
Je n’en veux pas au garçon.
Vraiment.
Comment aurait-il pu savoir ?
On lui avait dit que c’était du veau.
On ne lui avait pas dit qu’avant, j’étais un petit veau joyeux. Que j’avais une maman. Que j’étais heureux près d’elle. Qu’ensuite, on m’avait donné un numéro.
Que je buvais du lait à la tétine et que je tournais sans cesse la tête parce que je croyais que Maman allait arriver. Que dans le camion, j’écoutais une chanson d’amour. Que j’avais peur de l’homme au tablier vert.
On ne lui avait pas dit qu’un jour j’avais appelé Maman si longtemps que je n’avais plus eu la force de continuer.
Ce sont des choses qu’on ne raconte pas aux enfants pendant le repas.
Ce qui m’étonne le plus, pourtant, c’est le nombre de personnes qui ont dû faire chacune une toute petite chose pour que je finisse dans cette assiette.
Il y avait l’homme qui me nourrissait. Celui qui avait aidé à m’éloigner de Maman. Ceux qui me donnaient du lait à la tétine. Ceux qui m’ont conduit au camion. Le chauffeur qui m’a transporté. L’homme en blouse blanche qui a vérifié si j’étais en bonne santé. L’homme fatigué au tablier vert qui a laissé sortir mon âme. Ceux qui ont découpé mon corps.
Ceux qui l’ont pesé et emballé. Quelqu’un qui a collé le prix. Quelqu’un qui m’a conduit au magasin. Quelqu’un qui m’a posé dans la vitrine réfrigérée. La caissière qui m’a fait passer devant le scanner.
La femme m’a posé dans la poêle.
Le petit garçon m’a mangé.
Chacun n’a fait qu’un tout petit peu.
Personne n’a tout fait.
C’est peut-être pour cela que tout a été si facile à faire.
Parfois, je me demande encore ce qui est arrivé à Maman.
A-t-elle longtemps appelé ce matin-là ? Quand ma voix s’est tue, a-t-elle continué à répondre ? Le lendemain, s’est-elle remise devant la même barrière métallique pour attendre ?
Peut-être croyait-elle que j’allais revenir.
Moi aussi, pendant un temps, je l’ai cru.
Je me demande si, plus tard, elle est encore retournée là-bas pour me chercher. Si elle a senti l’endroit où je dormais. Si elle tournait la tête lorsque, très loin, elle voyait ou entendait un autre petit veau.
Et quand, finalement, elle a cessé de me chercher, était-ce parce qu’elle m’avait oublié ? Ou parce qu’elle avait compris ?
Je ne le sais pas.
Je sais seulement que les humains avaient besoin d’un numéro pour savoir qui j’étais.
Maman, elle, n’en a jamais eu besoin.
Parce que les mères savent toujours lequel de leurs enfants manque.